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Research Guides United Nations Office at Geneva Library & Archives

Audio Guide: The Next Page - Transcripts

Welcome to the UN Library and Archives Geneva's Audio Research Guide! Here you'll find episodes from our own podcast, The Next Page, as well as podcasts and audio from or on the UN system and multilateralism.

Le multilatéralisme et la sauvegarde du patrimoine culturel avec Lazare Eloundou Assomo

by Yunshi Liang on 2022-03-23T15:13:06+01:00 in Technology, Development, Sustainable Development, United Nations | Comments

Lazare Eloundou Assomo

Le multilatéralisme est essentiel à la protection et à la sauvegarde du patrimoine culturel. Le multilatéralisme implique que toutes les nations se mettent ensemble. C'est le principe même de ce qu'on appelle aujourd'hui la diplomatie culturelle.

Kelly Le Normand

Bonjour à toutes et à tous, mon nom est Kelly Le Normand et je travaille à la Bibliothèque et Archives des Nations Unies à Genève.

Je suis aujourd'hui au micro pour ce nouvel épisode de The Next Page, le podcast destiné à faire avancer la conversation sur le multilatéralisme.

Nous accueillons aujourd'hui Lazare Eloundou Assomo, directeur du Centre du patrimoine mondial à l’UNESCO, pour parler du rôle du multilatéralisme pour la sauvegarde du patrimoine culturel dans les situations de conflit. Dans cet épisode, il nous parle de sa rencontre avec Nelson Mandela, alors qu'il était encore jeune architecte. Véritable homme de terrain, il partage son expérience au Mali où il a mené la reconstruction des mausolées de Tombouctou et souligne le besoin de mener des actions de terrain pour être au plus près des communautés affectées par les conflits.

Enfin, il nous rappelle que la protection du patrimoine est un enjeu de paix et de sécurité globale, et nous présente les outils législatifs et technologiques nécessaires à sa préservation. Je vous invite donc à écouter cet épisode passionnant qui, je l’espère, vous rappellera le rôle crucial joué par la culture pour l'ensemble des communautés. Bonne écoute.

Merci Lazare Eloundou Assomo de vous joindre à nous et bienvenue. Vous avez été nommé en décembre 2021 Directeur du Centre du patrimoine mondial à l'UNESCO après avoir occupé depuis 2018 le poste de Directeur de l'entité « Culture et situations d’urgence » à l'UNESCO. Pourriez-vous vous présenter à nos auditeurs ?

Lazare Eloundou Assomo

Merci beaucoup et tout d'abord je suis très heureux de répondre à cette invitation. Effectivement, j'ai dirigé avant d'être nommé au patrimoine mondial, l'entité culture et situations d'urgence de novembre 2018 à décembre 2021. C'est une entité qui suit toutes les questions de protection du patrimoine culturel en situation de crise, liées aux conflits ou aux désastres naturels. Donc je suis aujourd'hui effectivement, le directeur du patrimoine mondial en charge du Centre du patrimoine mondial. Bien sûr, je ne suis pas tout nouveau puisque j'ai commencé ma carrière au patrimoine mondial en 2003 déjà, donc il y a plusieurs années. J'ai fait une première partie de ma carrière là. Je suis revenu en 2016. De 2016 à 2018, j'ai été directeur adjoint du Centre du patrimoine mondial, mais auparavant, j’avais aussi été représentant de l'UNESCO au Mali où j'ai particulièrement œuvré pour la reconstruction des mausolées des saints qui avaient été détruits à Tombouctou par les groupes armés extrémistes qui avaient envahi le nord du Mali, et où je me suis aussi occupé de la préservation des manuscrits anciens. Vous connaissez ? Certains dataient du 12e siècle, même du 11e siècle ou encore beaucoup plus tôt. C'est à savoir que Tombouctou est l'un des rares lieux dans le monde entier où il y a une concentration, on va presque dire au mètre carré, d’autant de manuscrits. Aujourd'hui, on dénombre plus de 400 000 manuscrits, on pourra en parler, et là-bas, ce travail était fait avec, bien sûr, la maison de maintien de la paix des Nations Unies, la Minusma, qui est très importante. Voilà, j'ai essayé d'en dire suffisamment pour les auditeurs.

Kelly Le Normand

Et vous avez une formation d'architecte à la base.

Lazare Eloundou Assomo

Tout à fait. Je suis architecte à la base de métier mais je me suis spécialisé dans la préservation de l'architecture de terre, dans la construction de l'architecture de terre, mais aussi dans la conservation du patrimoine.

Kelly Le Normand

Et vous aviez été remarqué aussi par Nelson Mandela au début de votre carrière ?

Lazare Eloundou Assomo

Ah oui, c'est un souvenir très, très, très important, mais cela était à l'époque quand je travaillais en

Afrique du Sud, avant de rejoindre les Nations Unies. Je pilotais une opération de construction de logements sociaux dans le cadre du programme de reconstruction et de développement que le Président Nelson Mandela avait lancé effectivement à l'époque. Et ce programme que je dirigeais est arrivé aux oreilles du président Mandela parce que les résultats étaient très très très visibles, pas simplement en termes de reconstruction ou de construction des logements, mais aussi parce que le programme permettait aux personnes qui étaient issues des townships de tout de suite acquérir des outils pour leur permettre de devenir menuisiers, maçons, soudeurs, charpentiers et c'était tellement concret comme moyen : utiliser la construction ; mais pour renforcer les capacités et transformer les gens qui n'avaient jamais eu de travail avant, qui avaient toujours été abandonnées, en des artisans, pour qu’eux-mêmes puissent continuer à construire leurs propres logements. Ce travail-là a été remarqué par le président Nelson Mandela, qui a décidé de me rendre visite. Et c'était un moment inoubliable.

Kelly Le Normand

J'imagine. Et qu'est-ce qui vous a amené de passer à l'architecture, à la conservation du patrimoine, et jusqu'à l'UNESCO ?

Lazare Eloundou Assomo

Bah c'est un chemin, je vais presque dire… pas tortueux… mais je crois que quand on s'intéresse à l'architecture, on s'intéresse aussi à l'environnement dans lequel on vit, parce qu'on apporte des solutions d'espace pour que ces solutions permettent à ceux qui ont à l'habiter ou le vivre, ou le pratiquer, de se sentir bien. Alors moi, je me suis intéressé un peu à ce que nous apporte la connaissance du passé pour pouvoir créer. C'est comme ça que progressivement je suis rentré dans la conservation du patrimoine comme une spécialité de l'architecture. Progressivement, j'ai été amené après mon passage en Afrique du Sud à piloter un programme de renforcement des capacités dans le domaine de la conservation et la gestion du patrimoine en Afrique. Ce qui m'a amené une opportunité qui s'était présentée en 2002 à rejoindre l'UNESCO en 2003.

Kelly Le Normand

Et pourquoi est-ce que la culture est si souvent ciblée lors de conflits ?

Lazare Eloundou Assomo

Alors si j'avais la réponse précise, j'aurais aussi la solution pour que ça ne le soit pas, mais j'ai une analyse. C'est vrai que dans les situations de conflit comme vous le dites, la culture est particulièrement menacée. C'est vrai que dans les situations de conflit qu'on observe aujourd'hui, que nous observons depuis une dizaine d'années, la culture est prise en étaux entre les différentes parties belligérantes ou celles qui veulent avoir un peu le dessus sur d'autres, ou bien la culture peut être victime de pillage, etc. Mais la culture comme vous savez reflète la vie, l'histoire, l'identité des communautés, transmises de génération en génération.

Et on pense que c'est en raison de ce lien étroit entre culture et identité que justement certains profitent pour, on va dire, attaquer au cœur de la culture : parce que la destruction intentionnelle du patrimoine va avoir son effet tragique. Et c'est ce qu'on a vu dans plusieurs endroits un peu partout dans le monde. La culture, justement, pour ceux qui ont compris ça, est devenue un instrument que l'on va utiliser comme un outil de propagande. Par exemple, les groupes armés extrémistes religieux, en détruisant la culture des autres, vont l'utiliser, pour diffuser leurs revendications ou amener leur positionnement, par exemple, idéologique. C'est donc pour comprendre, que c'est pour ça aussi que la culture devient la cible justement des destructions délibérées, parce que quand on veut installer sa propagande, il faut éradiquer la culture des autres, il faut effacer l'identité des individus et des groupes qui y sont attachés pour mieux les contrôler, on va briser les liens qui les unissent en tant que communauté. Et c'est pour ça aussi que la culture est instrumentalisée. Quand on prend un exemple comme la destruction des mausolées de Tombouctou au Mali ou encore la destruction de la ville de Palmyre en Syrie, ces destructions ont illustré, là c'est clair, la volonté des groupes terroristes à détruire le patrimoine culturel pour ce qu'il représente, les communautés locales et pour sa capacité même à renforcer et à créer la résilience.

Donc on voit que les conflits récents sur l'accès aux sites du patrimoine culturel ou alors la protection, devient quelque chose aujourd'hui de vraiment contemporain. Donc détruire la culture comme j'expliquais, ça revient à empêcher certains groupes de pouvoir accéder à leur patrimoine, ce qui peut être une source de soutien matériel ou même peut être de soutien psychologique important. Il faut donc à partir de ce moment-là protéger la culture parce que c'est la culture qui aide à se reconstruire après un traumatisme. C'est la culture qui aide à revenir sur un territoire, où on va se rappeler qu'il y a un certain nombre de choses qui nous permettent de nous identifier comme des êtres humains, comme faisant partie de cette planète Terre. Et c'est là le sens, par exemple, des initiatives que l'UNESCO a lancées en reconstruisant les mausolées de Tombouctou au Mali, ou encore récemment en lançant l'initiative pour faire revivre l'esprit de Mossoul après la destruction de la ville par Daesh. Parce que ce sont des initiatives qui permettent effectivement de ramener la culture au cœur des processus de reconstruction, de relèvement et de réconciliation ; mais aussi les processus de création des premières sources économiques qui permettent aux communautés, qui arrivent dans un lieu de pouvoir, de recommencer à vivre, et donc à s'installer.

Kelly Le Normand

Et on a la Convention pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé qui est adoptée à La Haye en 1954. Pourriez-vous nous expliquer en quoi consiste cette convention et comment a-t-elle vu le jour ?

Lazare Eloundou Assomo

Alors, comme vous savez, avant ma nomination au patrimoine mondial comme directeur du patrimoine mondial, j'étais secrétaire de la Convention de 1954. Donc cette Convention de 1954, qui s'appelle plus exactement la Convention de La Haye pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, est la pierre angulaire de la législation internationale pour le respect et la protection du patrimoine en cas de conflit, en temps de guerre, par exemple.

Cette Convention que vous savez, est complétée par des protocoles : le protocole de 1954 et le protocole de 1999 qui est donc le 2e protocole. Cette convention aujourd'hui, a été ratifiée par 133 États parties. Et on continue donc d'œuvrer à la ratification de ces conventions. Donc pour juste un petit peu d'histoire, très rapidement. Le projet pour la création de cette Convention a été initié dès 1948 par les Pays-Bas, pour répondre directement aux destructions et aux spoliations massives qui avaient été observées pendant les combats et les différentes occupations de la 2e Guerre mondiale. Donc cette convention apporte des mesures pour éviter que ces actes qui avaient été observés pendant la 2e Guerre mondiale puissent se répéter.

Je crois que c'était important, vraiment. L'objectif de cette convention donc, c'est une convention qui reconnaît non seulement l'importance des biens culturels pour le respect des droits et de l'identité des populations victimes d'un conflit, mais aussi de son importance pour tous les peuples du monde, appelant donc à sa préservation universelle. En fait, quand on lit la Convention, on voit tout de suite que cette Convention de La Haye que moi je considère comme… beaucoup d'entre nous considèrent comme la mère de toutes les conventions, parce que c'est la première convention avec après toutes les autres conventions de l'UNESCO, comme le patrimoine mondial et bien d'autres conventions qui sont arrivées un peu plus tard. Cette convention régule la protection des biens culturels en cas d'attaque et d'occupation, en stipulant que seul le principe de nécessité militaire impératif justifie l'attaque d'un bien culturel, mais aussi de façon proportionnelle. Et ça, c'est quelque chose de fondamental. Et en cas de destruction du patrimoine, les perpétrateurs des actes criminels envers les biens culturels sont considérés comme responsables ; mais aussi leur commandement qui n'a pas pris toutes les mesures nécessaires pour les prévenir. Donc la Convention de 1954 a également défini un insigne, l’insigne du bouclier bleu qui est aujourd'hui internationalement reconnu pour la protection des biens culturels mais aussi pour le personnel civil et militaire responsable de leur conservation. Ça c'est important.

Donc que dire enfin ? Cette convention, elle met en place un système de protection spéciale pour les biens culturels à caractère exceptionnel, et la Convention a également un but proactif et préventif. Elle demande la mise en place de mesures dès le temps de paix, comme par exemple la création d'unités militaires spécialisées, la formation des militaires, la coopération civil-militaire ou encore l'établissement, par exemple, d’une liste de protection du patrimoine. Toutes ces mesures qui sont des mesures préventives en temps de paix, assurent le meilleur respect des obligations en temps de conflit. Et c'est ça le message principal de la Convention de 1954. Et donc une nouvelle étape sera en plus franchie avec la rédaction et la signature en 1935 par les États du continent américain du Traité, et ça c'était important, concernant la protection des institutions artistiques et scientifiques et des monuments historiques, connu aussi sous le nom commun du Pacte Roerich, si ma prononciation est correcte. Donc ce texte là, ce pacte, exprime non seulement une volonté de protection des biens culturels, mais instaure également un signe distinctif afin d'identifier les biens à protéger.

Kelly Le Normand

Et pourquoi est-ce que le multilatéralisme est si important pour la sauvegarde du patrimoine culturel ?

Lazare Eloundou Assomo

Ah, ça, c'est une question très intéressante et peut être que je vais être long pour m’expliquer. Le multilatéralisme est au cœur du travail de l'UNESCO. Le multilatéralisme est essentiel à la protection et à la sauvegarde du patrimoine culturel. Le multilatéralisme implique que toutes les nations se mettent ensemble. C'est le principe même de ce qu'on appelle aujourd'hui la diplomatie culturelle. Pour que le patrimoine culturel mondial, par exemple, puisse être protégé au mieux à l'échelle internationale, il faut créer un climat de coopération, afin qu'une entraide entre les différents États puisse se développer. Donc le multilatéralisme permet de partager une expertise et de renforcer les capacités des différents acteurs dans le monde entier qui sont impliqués dans la protection du patrimoine, parce que le multilatéralisme offre la possibilité de dialoguer, offre un cadre normatif international pour qu'il puisse avoir une cohérence dans les activités qui sont menées aussi à l'échelle nationale.

Si on revient à la Convention de 54, les États qui ont ratifié la Convention de 54 s'engagent à respecter le patrimoine culturel situé sur leur territoire, mais aussi sur le territoire des autres États afin d'accorder une protection totale aux sites culturels à la fois en temps de paix et en temps de conflit. Donc, la convention de La Haye on va dire, c'est le premier et presque le plus complet des textes multilatéraux, entièrement dédié à la protection du patrimoine culturel en temps de paix comme en temps de conflit. Donc voilà, d'une certaine manière, ce qui montre à quel point c'est tellement important le multilatéralisme aujourd'hui. L'adhésion générale aux préceptes de cette Convention de 1954 a par exemple permis de les intégrer au droit international coutumier, au droit international humanitaire, ainsi qu’au droit de conflits armés, ce qui permet de rendre leur application plus globale au-delà, par exemple, des pays signataires. Donc le multilatéralisme, si on parle vraiment de manière précise de la Convention de 1954, est essentiel pour l'application de ces principes et le multilatéralisme contribue grandement à l'avancée des travaux pour respecter et sauvegarder les biens culturels. Donc ça c'est important.

Et un autre aspect qui montre aussi que le multilatéralisme est fondamental, c'est que le multilatéralisme permet de réunir aussi les États qui ont ratifié la Convention. Le cadre de la Convention de 54, les réunions des États membres, les réunions au sein du comité, au cours des réunions statutaires, ça permet aussi de réunir et d'échanger sur le travail de multiples acteurs à l'échelle internationale, et ça permet aussi de comprendre et d’apprendre aussi des autres. Et c'est ça la force de ce travail et on voit, par exemple, que depuis plusieurs années, les réunions des États membres ont permis de démontrer l'efficacité du multilatéralisme pour la Convention de 1954. Il y a eu le partage, comme je disais tout à l'heure, d'idées novatrices, le partage de bonnes pratiques, les formations en commun, les appuis financiers. Les appuis financiers, c'est extrêmement aussi… important… Le dialogue, on prend, par exemple, le fonds d'urgence international du second protocole, qui est quelque chose qui permet d’aider d'autres pays à mettre en œuvre le deuxième protocole de la Convention de 54. Et je peux prendre plusieurs exemples, je peux prendre aussi la Convention de 1970 qui lutte contre le trafic illicite à l'UNESCO. C'est le multilatéralisme qui permet à tous les États que ce soient les États d’import, d’export ou potentiellement, par exemple, les États de transit… parce que pour qu’un bien soit trafiqué, il part d'un endroit : il peut y avoir une importation, il peut y avoir un certain nombre de choses, donc c'est extrêmement important. Donc, cette convention qui lutte contre le trafic illicite, qui vient de fêter ses 50 ans, a permis de rendre plusieurs biens culturels à leurs pays d'origine, grâce à ce principe de multilatéralisme, qu’offrent par exemple les textes internationaux. Donc, voilà quelques exemples qui montrent à quel point le multilatéralisme est très important lorsque surtout les principes du bilatéralisme ne portent pas leurs fruits. À partir de ce moment-là, le multilatéralisme a toute sa place.

Kelly Le Normand

Et quel rôle peut jouer la technologie dans la protection du patrimoine culturel aujourd'hui, à l’avenir ?

Lazare Eloundou Assomo

Alors l'avènement de la technologie, comme vous le savez, c’est quelque chose de très récent. Et on a bien vu avec toutes les découvertes technologiques, la recherche, que les nouvelles technologies offrent vraiment des possibilités parce qu’elles viennent pour renforcer la protection du patrimoine. Et on sait que leur emploi va surtout se généraliser. Je vais prendre un exemple, l'utilisation des drones. L'utilisation des drones, aujourd'hui, apparaît de plus en plus comme un moyen efficace pour vite faire des évaluations rapides des dommages sur le patrimoine culturel.

On prend, par exemple, ce qui s’est passé avec l'explosion à Beyrouth en août 2020 : les drones ont permis de faire une évaluation très rapide. Quand on a vu, par exemple, avec ce qui s’est passé à Mossoul, dès qu'on a pu entrer dans la ville, les drones ont permis effectivement de faire un certain nombre de choses.

Ces technologies sont utilisées déjà pour faire une documentation préventive du patrimoine, et détecter, par exemple, s'il peut y avoir des faiblesses, par exemple, sur certains monuments qui risquent de s'écrouler. Elles permettent de vite acquérir un ensemble de données sur ces sites et sur les alentours, donc la technologie permet vraiment de vite documenter. Et cette documentation, c'est un outil qui va nous servir par la suite pour la protection du patrimoine et on l'a vu, on peut organiser des expositions aussi pour partager avec le public.

Je crois que c'est quelque chose qui est très important, parce que grâce à la technologie, on peut montrer des choses, on peut permettre aux visiteurs de comprendre mieux pourquoi c'est important de lutter contre le trafic illicite dans les sites, pourquoi c'est important de protéger un certain nombre de sites, pourquoi c'est important de les respecter. Il y a plusieurs utilisations des technologies qui sont importantes, et notamment dans les situations de reconstruction où le patrimoine est détruit à cause des conflits. Avec la technologie, on numérise vite : ce qui permet d'avancer très rapidement dans la reconstruction aussi. Donc on gagne du temps et c'est ça l'avantage que nous avons aujourd'hui avec l’utilisation des nouvelles technologies. Numériser et documenter le patrimoine, c'est un moyen efficace de se souvenir de notre histoire, même après la destruction des sites. Donc on documente aussi pour l'histoire et là, la technologie est effectivement importante.

Je peux vous en dire vraiment beaucoup plus sur cette question, mais nous on sait qu’on a des partenaires avec qui on travaille sur cette question des nouvelles technologies. On a un partenaire, par exemple français, Iconem, avec qui on travaille à Mossoul, on a travaillé à Beyrouth aussi, qui est une organisation qui fait de la digitalisation 3D, partenaire de l'UNESCO avec qui on travaille. Et ce partenariat, aujourd'hui, nous a permis d'avoir des données qui peuvent nous permettre de les utiliser, par exemple à Beyrouth, pour aider les communautés à reconstruire leurs maisons qui ont été soufflées ou pour aider à la reconstruction des maisons et des monuments à Mossoul. Donc voilà ce que je peux dire sur l'importance des nouvelles technologies.

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Kelly Le Normand

Et en juin 2015, l'UNESCO et l'UNITAR, l'Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche, ont signé un accord pour protéger les sites du patrimoine culturel et naturel à l'aide des dernières technologies géospatiales. Pouvez-vous nous parler de ce partenariat ?

Lazare Eloundou Assomo

Oui, l'accord que nous avons avec UNITAR est un accord très important puisqu'il permet d'utiliser les nouvelles technologies et en particulier l'imagerie satellite. L'imagerie satellite nous permet de constater et évaluer des potentiels dégâts sur des sites difficiles d'accès, que ces destructions soient liées, soient des destructions intentionnelles ou qu’elles soient le résultat de pillage ou même de catastrophes. La documentation est un élément crucial de la protection du patrimoine culturel dans les situations d'urgence, tant pour une évaluation des dégâts permettant de préparer la phase post-conflit, post-catastrophe ; que pour la sensibilisation de la communauté internationale. Ces technologies géospatiales sont utilisées à des fins préventives pour réaliser des inventaires et des études du patrimoine culturel ainsi que pour des projets de restauration ou de conservation. Comme je disais tout à l'heure, c'est notamment le cas pour le travail sur des sites qui sont difficiles d'accès ou des sites qui sont probablement un peu complexes.

Donc, l'imagerie satellitaire qui est mise à notre disposition par UNITAR est souvent la seule source d'information objective pour les zones touchées par des conflits ou des catastrophes. Cette imagerie aide donc la communauté internationale à comprendre la situation sur le terrain et à planifier des mesures d'urgence.

Alors, on va comparer avec une imagerie satellitaire, la situation du site avant destruction et la situation du site après destruction ; ou alors la situation du site avant pillage et la situation du site après pillage. C'est ça qui est important. Donc l'imagerie satellitaire nous permet de documenter ce qui se passe, même si la protection par la suite doit se faire au niveau local, national et international. Je peux dire que de ce côté, le rôle de l'UNESCO et d'UNITAR sont des rôles complémentaires dans le cadre de notre partenariat, dans le cadre de notre coopération, et c’est très clair. Cette coopération, je peux dire, a déjà eu des résultats très satisfaisants parce qu'elle a permis de dresser un premier état des lieux exhaustif, par exemple, des dommages causés pendant des années de conflit en Syrie sur le site de la vieille ville d’Alep, qui est inscrite, comme vous le savez, au patrimoine mondial depuis 1986. Donc voilà un peu quelque chose que je peux dire là-dessus.

Kelly Le Normand

Et quelle évolution future voyez-vous pour la protection du patrimoine culturel dans les situations de conflit ?

Lazare Eloundou Assomo

Ah, on se rend compte aujourd'hui que de plus en plus d'initiatives pour protéger la culture sont mises en œuvre et que la question est devenue importante dans le monde entier, on voit au niveau international, par exemple, que les mesures pour promouvoir et protéger le patrimoine existent et se sont multipliées : le Conseil de sécurité des Nations unies, qui a par exemple adopté plusieurs résolutions historiques pour lutter contre les destructions volontaires et le trafic illicite des biens culturels en 2015, en 2017, par exemple. Quand on voit plus précisément la résolution du Conseil de sécurité, qui est la résolution 23/47, adoptée à l'unanimité, ainsi que la première résolution portant exclusivement sur le patrimoine culturel adopté par le Conseil de sécurité, on voit qu'il y a une prise de conscience très forte de la communauté internationale sur l'enjeu de paix et la question de la protection du patrimoine culturel. Quand on voit aussi que l'année dernière en 2021, le G20 a porté cette question de la protection du patrimoine culturel en situation de conflits armés lors de sa réunion des ministres de la culture, et donc adopté une déclaration historique sur la culture où la protection du patrimoine culturel est considérée comme une priorité majeure des pays du G20. On s'aperçoit qu'il y a beaucoup de progrès. Donc, on s'aperçoit que la destruction délibérée du patrimoine culturel matériel et immatériel est fermement condamnée parce que ça affecte de manière irréversible l'identité des communautés. C'est très bien décrit parce que ça porte atteinte aux droits de l'homme, ça porte atteinte à la cohésion sociale et efface même les héritages du passé. Donc toutes ces avancées qui ont permis de renforcer les mesures de protection du patrimoine culturel, mais aussi de mettre en œuvre ces questions au cœur du débat public sont importantes.

Quand on prend la destruction des mausolées de Tombouctou et qu'on voit que, grâce à l'action de la communauté internationale et de l'UNESCO, la Cour pénale internationale a jugé Monsieur Al Mahdi Al Faqi et l'a condamné à 9 ans d'emprisonnement ferme et a reconnu pour la première fois, à travers ce jugement, que la destruction délibérée du patrimoine culturel peut être considérée comme un crime de guerre, on voit qu'il y a des avancées énormes.

Donc aujourd'hui quand je me posais la question, moi je pense personnellement qu'il faut être positif parce qu’on voit qu'il y a des avancées significatives pour protéger le patrimoine. Donc je crois que toutes ces actions nous laissent penser qu’on devrait rester optimiste parce qu'il y a une mobilisation internationale.

Kelly Le Normand

Merci beaucoup. Nous avons abordé de nombreux sujets aujourd'hui et parlé du rôle du multilatéralisme pour la sauvegarde du patrimoine culturel dans les situations de conflit. Auriez-vous quelques réflexions à partager avant de conclure ?

 Lazare Eloundou Assomo

D'abord, je suis très heureux que l'on prenne du temps pour parler du patrimoine culturel comme un élément très important de la culture, parce que le patrimoine culturel aide à protéger la diversité culturelle de toutes les régions du monde entier.

Ce que j'aimerais dire pour finir, c'est partager par exemple, un projet qui est mis en œuvre depuis quelques temps par l'UNESCO, qui illustre les retombées positives que la protection du patrimoine peut avoir sur les communautés locales. Mais c'est un petit projet, qui n'est pas un projet qui va forcément attirer l'attention, mais qui est important parce que des petits projets comme celui-là, dont on ne parle pas, font des merveilles pour les communautés. Le Cameroun, comme vous savez, est aujourd'hui confronté à plusieurs crises complexes dans le nord ou dans la partie ouest du Cameroun. Ces crises ont déstabilisé plusieurs régions du pays et ont entraîné aussi le déplacement des communautés.

En vue de sécuriser les collections des musées locaux et de créer un environnement propice à la construction de la paix, l’UNESCO est intervenue à travers son fonds d'urgence pour le patrimoine. Il y a eu plusieurs interventions urgentes de réhabilitation de bâtiments culturels et musées endommagés qui ont été réalisées. Et les communautés locales ont été formées à continuer de préserver leur patrimoine. Elles le faisaient déjà, on leur a donné encore un peu plus d'outils. C'est juste pour dire qu'aujourd'hui, grâce au soutien du Fonds d'urgence pour le patrimoine qui est un fonds dédié à ce type d'intervention, comme celui qu'on a eu pour le Cameroun, grâce au patrimoine, grâce à ces actions, l'école a réouvert et de nombreux enfants sont retournés à l'école. Le musée a retrouvé ses visiteurs et c'est ça ce que nous essayons, c'est à dire, c'est cette action combinée, on va dire de facilitation, de création d'un environnement propice à la paix et à la réconciliation, que des actions et des projets comme ceux-là pour protéger le patrimoine permettent. Donc je trouve que ce projet illustre bien comment la protection du patrimoine est importante non pas uniquement pour son impact immédiat, mais aussi ses retombées sur le plus long terme sur les communautés qui y sont attachées.

Et pour terminer, je voudrais bien revenir là-dessus. Les actions fondamentales et importantes que l'UNESCO a lancées au Mali, à Tombouctou à partir de 2013, à Mossoul, en Irak, au nord de l'Irak, à partir de 2018, sont très très très importantes parce qu'il faut monter, il faut mener des grandes actions comme ça. Dès qu'un patrimoine est considéré comme un patrimoine mondial, la communauté internationale, avec le leadership de l'UNESCO, doit se tenir au chevet des communautés locales, et les impliquer dans la reconstruction de leur patrimoine.

Donc la dernière chose que je voudrais dire, c'est que toute cette action n'a du sens que parce que d'un côté, le multilatéralisme s'est saisi de la question parce que la protection du patrimoine est un enjeu de paix et de sécurité globale aujourd'hui dans le monde entier ; et d'un autre côté, nous avons besoin de mener des actions de terrain pour être près des communautés qui sont les plus affectées et c'est ce que nous faisons et c'est quelque chose que je trouve très inspirant pour moi qui suis directeur du patrimoine mondial, et qui donne beaucoup d'espoir pour le futur.

 Kelly Le Normand

Merci beaucoup Lazare Eloundou Assomo, d'avoir été des nôtres aujourd'hui, c'est un vrai plaisir.

Lazare Eloundou Assomo

Merci à vous.

Kelly Le Normand

Merci d'avoir écouté en notre compagnie le directeur du Centre du patrimoine mondial à l’UNESCO, Lazare Eloundou Assomo.

Si cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à nous le faire savoir en nous envoyant des commentaires, des likes ou en partageant le lien avec vos connaissances, vos collègues ou vos amis. Pour maintenir le contact avec la Bibliothèque et Archives des Nations Unies à Genève, vous pouvez toujours nous suivre sur notre compte Twitter @UNOGLibrary ou sur Facebook en cherchant United Nations Library & Archives Geneva. À très bientôt pour de nouveaux épisodes de The Next Page.


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